mercredi 31 mai 2023

Comme un cri

Comme un cri qui s'élève

Haut dans le ciel

Et s'étire encore et encore

Jusqu'à toucher le soleil

Un acte de joie pure

Un voeu d'espérance

Et le cri s'étend et s'envole

Dans l'infini des cieux

Jusqu'à toucher l'horizon

Un chant d'émerveillement

Un hymne de puissance

Et le cri retombe et sombre

Brûlé par l'infini

Il disparaît lentement

Jusqu'à se fondre dans le néant

Dernier souffle de vie

Une étincelle d’avenir…


Écrit à Beaucaire, le 31 mai 2023

Ainsi il marche

Ainsi il marche dans la vallée de la mort

Étreint d'angoisse et pourtant libéré

Du poids d'une vie qui l'enfonçait en terre

Il ne marche pas, il danse !

Il sautille et il tournoie dans les ombres

Elles planent autour de lui

Elles tourbillonnent dans ses pas

Ivre de sa liberté

Il ne danse pas, il vole !

Il étend ses bras comme des ailes immenses

Et les ombres le portent

Elles se perdent dans les nuées

Ivres de sa légèreté

Il ne vole pas, il s'élève !

Dans un souffle ultime il atteint le néant

Et les ombres le dévorent

Les ombres l'engloutissent

Ivres de sa jouissance.

 

Écrit à Beaucaire, le 31 mai 2023


dimanche 25 septembre 2022

Le Temps


Le temps qui s’étire 

Et danse, danse

Dans les vagues de l’oubli 

Et ta main, là 

Sur mon front

Comme un cadeau repris

Qu’on n’ouvrira jamais 

Moment de grâce 

Moment d’ennui

Léger, trop

Doux

Pensée qui traverse le temps

Furtivement 

Moment donné 

Moment repris 

Et mon cœur qui chante

Balbutie

En pleurant 

Et toi, là 

Immobile 

Statue glacée 

Qui juge

Qui s’éloigne 

Tristesse infinie

Des adieux oubliés…


Beaucaire, le 24 septembre 2022

mercredi 6 octobre 2021

D'un Trou...

D’un trou faire un monde
Partir du néant pour aboutir à l’exploit
Et bondir dans la ronde
Doucereuse et perverse de l’entre soi
Du cratère remonter en rampant
Pour se tenir droite face à l’infini
Arpenter cette terre en sang
Et chasser le jour d’un geste de nuit
Du fond de soi-même lancer
L’unique cri lancinant qui résonne
Et se mettre alors à danser
Sur le tempo lugubre du glas qui sonne...

Ecrit à Beaucaire le 8 septembre 2018

Quatrain de Nuit

Il est plaisant de découvrir
Un peu d'amour dans sa couche
C'est cela ou bien s'ouvrir
A tout ce qui ouvre la bouche 

Ecrit à Paris, le 6 septembre 2009

vendredi 9 avril 2021

Sale Temps pour les Mouches

Sale temps pour les mouches

Ça crève à l’envie

Ça frissonne et ça pleure

Ça pue aussi

Pauvre humanité perdue

Esprits à la dérive 

Libertés en péril 

Le ciel s’ouvre sur nos têtes

Les orages se succèdent 

La Terre hurle de douleur

Et la foudre s’abat sur nos vies

Sale temps pour les mouches

Aucune arche ne nous sauvera

Aucun retour n’est possible

Les tornades nous ravagent

Les guerres éclatent 

Et le temps passe trop vite

Efface nos vies fragiles 

Lamine notre passé 

Les rageux nient l’Histoire 

La refondent en mauvais roman 

Notre futur s’assombrit 

Sale temps pour les mouches

C’est la vie même qui pue...

Ecrit à Beaucaire, le 09 avril 2021

jeudi 12 novembre 2020

LIVRE LIBRE


"Oh ! Maman regarde !" C'est elle qui m'a repéré en premier, la petite fille si mignonne qui s'ennuyait à suivre ses parents dans cette brocante. Elle a tiré sa mère jusqu'à moi et toutes deux se sont penchées sur ma couverture avec émerveillement. La maman m'a pris délicatement dans ses mains, en veillant à ne pas m'abîmer, elle a tourné mes pages très lentement, presque révérencieusement... "Un livre !" a dit alors le père en les rejoignant "Cà alors ! Je n'en ai pas vu depuis que j'étais gamin." Il m'a examiné à son tour, avec des yeux brillants de joie et d'émotion, je vous jure que j'ai vu une larme perler au bord de ses cils... Et comme je le comprenais ! Si j'avais pu pleurer moi aussi, j'aurais délavé tous les mots, toutes les phrases de ce petit recueil de poésie à dire vrai assez quelconque. J'avais conscience d'avoir acquis une valeur inusitée au fil du temps, nous étions si peu à avoir survécu à ce que nous nommions entre nous "la grande flambée" depuis ce jour funeste où le gouvernement avait décrété que nous étions des nids à microbe et que nous propagions dangereusement la pandémie. Morts de peur, les paisibles citoyens s'étaient transformés en furies, nous jetant par la fenêtre de leurs maisons, nous arrachant des étagères des librairies et des bibliothèques, nous rassemblant ensuite pour nous jeter sans autre forme de procès dans des feux immenses ! Ils brûlèrent pendant plusieurs semaines ces feux, et j'y ai perdu tant de frères et soeurs que mon pauvre coeur s'est brisé, irrémédiablement... 

Je ne sais plus trop comment j'ai survécu. Sans doute ai-je été sauvé des flammes par un amoureux des livres, un irréductible qui ne supportait pas que l'on nous sacrifie sur l'autel des mesures sanitaires. Aujourd'hui je suis dans cette brocante, un peu caché tout de même parce que la brave dame qui a loué cet emplacement craint d'avoir une amende si je suis dénoncé. Elle m'a gentiment nettoyé de la poussière accumulée au fil de mes pérégrinations, m'a rafistolé autant qu'elle le pouvait, et m'a proposé de m'offrir une nouvelle vie. J'ai dit oui, bien sûr ! Et peut-être que la gentille famille qui se penche sur moi en ce moment me prendra chez elle, m'installera dans une belle bibliothèque avec d'autres rescapés, et nous gardera tous... Je sens déjà mes pages frémir entre leurs mains, je ressens leurs émotions et leur plaisir, je revis !

Vous pensez que j'ai tort d'espérer ? Mais je suis un livre, un recueil de poésie qui justement chante l'espoir et l'amour tout au long de sa cinquantaine de pages. Je suis petit, c'est vrai, je n'ai pas l'arrogante assurance d'une anthologie, mais je ne me laisserai pas déloger à nouveau sans réagir. La première fois ils m'ont eu par surprise, aujourd'hui je suis prêt ! Venez, je vous attends. Vous n'avez plus le droit de me brûler, je suis devenu un objet rare, un objet de valeur, et quoi que vous me fassiez, les mots et les phrases inscrits dans mes pages demeureront. Certains les ont appris par cœur, il les feront revivre, ils les déclameront, ils les chanteront, ils leur offriront la gloire. Moi je ne suis qu'un porteur, les mots sont le message. Et les autres, tous les autres qui ne lisent pas, qui ne nous aiment pas, je leur demande juste de me laisser vivre. Aujourd'hui j'ai gagné mon combat, je suis un livre libre.

Ecrit à Beaucaire,

le 12 novembre 2020


mercredi 30 septembre 2020

Recette du Connard à l'Etouffée

Prendre un connard
Ajouter une pincée d’arrogance
Et un zeste de vantardise
Se méfier de son ego
Et de ses coups de colère
Avec un peu de chance
Et beaucoup de gourmandise
Le servir en apéro
Pour étouffer ses cris
Bien serrer le bâillon
Et surtout sans faiblir
Faire taire ce bâtard
Et s’il tourne de l’œil tant pis
Le réduire à l’impuissance
Lier ses chevilles et ses poignets
Le parsemer d’herbes aromatiques
Le truffer avec soin d’ail et d’échalotes
Saler et poivrer à votre convenance
Cuire à l’étouffée à feu très doux
Pour attendrir la viande
Servir chaud dans le plat de cuisson
Accompagné d’un vin rouge  corsé
Déguster lentement les parties charnues
Prendre un vomitif si la nausée survient
Servir les restes aux chiens.

Ecrit à Beaucaire le 29 septembre 2020

vendredi 17 juillet 2020

LES ENFANTS DE BOOSTER

 Les cris et les rires des enfants

Crèvent le silence du matin 

La vie entre par effraction 

Balaie la tristesse des habitudes 

Creuse son trou de joies simples

Dans nos vies déchirées par l’absence

Rayons de jouissance absolue 

Bouquets de sensations éculées 

Mais toujours vivaces et fortes 

Les petites âmes nourries de plaisir 

Viennent nicher au creux de nos vies

Avec la simplicité des cœurs purs

Et l’amour de ceux qui n’ont pas vécu 

Plonger dans la vitalité de l’enfance 

Qui porte nos espoirs déçus 

Et la force de nos rêves invaincus

C’est renaître à la vie par la grâce de leurs rires


Écrit à Beaucaire le 17 juillet 2020

vendredi 29 mai 2020

Il est l'heure

Emmène moi vers la lumière 
Là où le ciel rejoint la mer
Quittons les eaux tourmentées 
De nos amours passées 
Laisse-moi enfin t’aimer
Donne-nous le goût de vivre
Ne refuse pas le bonheur 
Nous serons deux à revivre
Viens ! Il est l’heure...
Ne crains pas la nostalgie 
Elle nourrit notre histoire
Et cette flamme qui luit,
Vaillante, au cœur de nos vies
Tu sais, tu peux y croire !
Quand nous serons au creux du lit
Je mêlerai mes larmes à ton rire
Et les heures tendres de la nuit
A nos espoirs en devenir
Prends ma main mon amour
Accompagne-moi sur le chemin
Il sera temps de revenir 
Quand l’horizon sera atteint
Souris-moi, regarde-moi !
Il est temps de nous aimer
Nous avons toi et moi 
Des heures d’amour à combler
De précieuses attentes à nourrir
Et des rires au point du jour
Avant que ne vienne le matin...

Écrit à Beaucaire, le 29 mai 2020

TOUT QUITTER...

Tout quitter pour démarrer une nouvelle vie, recommencer en d'autres lieux en se donnant une chance de réaliser un très vieux rêve... C'est cela qui me taraude depuis quelques temps ! Ce besoin irrépressible de changement, d'horizons plus vastes, de paysages arides sur lesquels se brisent les incertitudes. Cette netteté de la roche et de la terre brute, cette ombre rare et précieuse d'arbres qui croissent vaillamment en terres hostiles, ces tâches de couleur qui exaltent le bleu pur d'un ciel inégalé... Je ressens l'absolue nécessité de retourner à ma terre, non pas celle de ma naissance mais celle que mon cœur a faite sienne.

Longtemps j'ai cru que je pourrais construire ma vie en dépit de mes racines, je me suis trompée. Le bonheur ce n'est pas se satisfaire de ce que l'on a en fermant la porte à ses rêves. Ce n'est pas non plus de rester auprès de ceux que l'on aime en attendant qu'ils comblent votre soif d'absolu. Parce que une seule chose au monde peut y répondre : fouler de mes pieds nus la terre qui a nourri mon âme.

Je dis depuis longtemps que je ne veux pas mourir ici, en France. Ce n'est pas une question d'amour de mon pays, celui-ci est indéniable, c'est simplement la certitude que je ne saurais jamais reposer en paix ailleurs que chez moi. Il y a le pays qui vous voit naître et vous donne votre nationalité, et celui qui construit votre identité. Parfois ce sont les mêmes, parfois ils diffèrent... C'est pourquoi je me suis sentie si longtemps étrangère dans mon propre pays lorsque j'y suis "rentrée", selon la formule consacrée. Pour être franche je n'ai pas eu le sentiment de rentrer mais celui de me perdre... Malgré le fait d'avoir rencontré le soir même de mon arrivée l'homme qui allait devenir le père de ma fille et le pivot de ma vie, j'ai mis près de cinq ans à m'acclimater et à me sentir enfin chez moi. Le climat, les gens, les contraintes d'une ville comme Paris, les mœurs si différents de ce que j'avais toujours connu, ont été extrêmement difficiles à accepter. Je me flatte pourtant de posséder une très grande faculté d'adaptation, et je me suis en effet rapidement adaptée à ma nouvelle vie, mais je n'étais pas heureuse. Je souffrais d'un manque impossible à combler qui ne m'a toujours pas lâchée ! Malgré les années écoulées j'ai la plupart du temps le sentiment de vivre avec un trou au cœur...

Ecrit à Beaucaire, le 27 avril 2020

mardi 24 juillet 2018

Noirs sont les cœurs...

Noirs sont les cœurs
Qui se ferment à autrui
Noires leurs erreurs
Révélées aujourd'hui
Noires leurs pensées
Sans attraits et sans vie
Vieilles photos pâlies
Tournées vers le passé
Noires sont les larmes
Versées par les ennemis
Comme le sang noirci
Des amours salies
Noires sont leurs chants
Oraisons tristes infinies
Aux accents funèbres
Sans espoir sans envie
Noirs sont les âmes
Qui hantent nos vies
Sans saveur et sans charme
Délitées, tôt vieillies
Absorbées par l'ennui
Recrachées et trahies
Noires seront désormais
Ceux qui piétinent le temps
Abandonnés à jamais
Dans les limbes et le néant...

Ecrit à Beaucaire,
le 24 juillet 2018

lundi 16 juillet 2018

Histoire de Veste

Et hop ! J’enfile ma nouvelle veste et je m’admire dans le grand miroir de leurs yeux. Elle me va si bien, j’en suis tout étourdi ! J’avoue qu’elle me serre un peu aux entournure, après tout je n’avais pas prévu de la mettre si vite et sa coupe est un peu étroite,  j’imagine qu’ils l’ont cousue dans la hâte, pour me complaire. Mais ne serait-ce pas plutôt à moi de leur plaire ? Car après tout ce nouveau style me convient, je suis à l’aise et n’en ressens aucune gêne. Pour me tenir en pleine lumière elle me semble être le vêtement idéal, je me sens valorisé et pour un peu je m’applaudirais ! Me vient une réflexion... Pourquoi ai-je donc été si long à m’en saisir ? Elle n’offre que des avantages à ma nouvelle mesure, des poches partout pour y glisser les menus présents qu’ils ne manqueront pas de me faire, un tissu qui fait illusion et dont la couleur est en parfaite adéquation avec mon teint. Alors pourquoi me direz-vous ai-je tant tardé à l’accepter ? C’est que voyez-vous il n’est pas donné à tout un chacun de savoir quitter son gilet pour enfiler la veste qui vous est offerte. Est-ce la retourner ? Peut-être... 

Ecrit à Beaucaire,
le 15 juillet 2018

mercredi 30 mai 2018

Histoire de Tête

Elle avait cette évidente faiblesse de tenir à sa tête. Non pas qu’elle fût exceptionnelle d’un point de vue esthétique, non cela n’avait en réalité aucune importance. C’était son contenu qu’elle protégeait autant que faire se peut. L’incroyable complexité des connexions neurologiques lui apparaissait comme la cartographie de tous ses possibles, et sa mémoire comme autant de minuscules tiroirs dans lesquelles elle rangeait tout ce qui lui serait utile selon un classement qui n’appartenait qu’à elle. C’était fort simple, et en même temps très compliqué, une chatte n’y aurait pas forcément retrouvé ses petits mais peu lui importait du moment que ces myriades d’informations attendaient sagement qu’elles les remonte à la surface pour les utiliser.

Alors bien sûr certains pouvaient penser qu’il y avait quelque chose de machiavélique à tant vouloir préserver ce savoir acquis au prix d’un minutieux travail de recherche. Et elle convenait volontiers que tout cela n’avait rien d’innocent, car en vérité l’innocence n’avait pas sa place dans les luttes qu’elle menait, et la naïveté encore moins. Si vous couchez avec le diable, avait-elle coutume de dire, vous vous embrasez et vous finissez par vous consumer ! La seule protection à l’épreuve des forces obscures était cette manie de l’étiquetage qui lui permettait de prélever les informations collectées pour les mettre de côté, se préservant ainsi de leur influence pernicieuse. La perversité qu’il y avait à plonger dans ce monde nauséabond aurait pu l’atteindre, mais il n’en était rien. Elle éprouvait la curieuse sensation de se dépouiller de toute haine au fur et à mesure qu’elle engrangeait les émotions les plus violentes, les plus destructrices, les plus improbables... Non pas qu’elle devienne une sorte de sainte, pas du tout. Mais elle atteignait une forme de stoïcisme qui ne laissait pas de l’étonner et qui la protégeait des vicissitudes que ses semblables ne se privaient pas de lui faire supporter. 

La dure réalité du quotidien nourrissait son combat, la confortait dans ses luttes, la portait vers l’avenir qu’elle contribuait à construire. Elle s’accrochait à ses valeurs comme une arapède à son rocher, consciente d’évoluer comme une équilibriste sur une corde invisible et très instable qui mettait en danger sa sérénité à chacun de ses pas. Avoir senti passer si près de ses cervicales le souffle acéré de la guillotine l’amenait à vérifier régulièrement que sa tête, sa très chère tête sans laquelle elle ne serait rien de plus qu’un ectoplasme sans consistance, était toujours là, vissée sur la colonne fragile de son cou. Et elle se ravissait de sa capacité de résistance aux attaques pernicieuses de ceux qui se moquaient d’en protéger le contenu, elle avait encore tant et tant de combats à mener, tant d’informations à engranger, tant de victoires possibles ! En vérité elle savait qu’elle la perdrait un jour cette pauvre tête qui s’altérait avec le temps, mais ce serait uniquement quand elle l’aurait décidé. Son cœur un jour lui donnerait le signal du retrait, et elle espérait de toutes ses forces que, peut-être, il ne le ferait jamais. Alors ce jour seulement elle intimerait à sa tête de se mettre au repos pour les années qui lui resteraient. Elle viderait un à un tous ses petits tiroirs pour en transmettre le contenu à qui marcherait dans ses pas, et elle lâcherait prise. Sans doute pour l’éternité.

Ecrit à Beaucaire,
le 30 mai 2018

mercredi 18 avril 2018

Nostalgie

Elle savait qu’elle survenait toujours sans prévenir, sans signes avant coureurs, presque avec brutalité. Une vague immense venue du tréfonds de sa mémoire qui la plongeait dans un autre monde, dans ce passé dont l’absence se faisait parfois si douloureuse, qui la liquéfiait de tristesse et de douceur mêlées. Sa mémoire lui restituait intactes les voix, les rires, les petits riens qui avaient construit ses certitudes, tous ces moments qui s’étaient infiltrés dans son cœurs et s’y étaient imprimés pour la vie.  Tous ces instants de grâce pendant lesquelles elle avait su qu’elle touchait le bonheur revenaient la hanter à l’improviste. Tous ces choix qu’elle avait fait sans parfois même y penser, toutes ces portes ouvertes et refermées avec l’absolue insolence de ceux qui croient pouvoir tromper la vie. Tous ces souvenirs qui remontaient et lui brisaient le cœur, qui  s’y attardaient comme autant de pointes aiguisées, ne laissant derrière eux que le poids intolérable de ses erreurs... 

Combien de souvenirs de cette sorte engrange-t-on dans une vie ? Combien de moments clés que nous savons indélébiles alors même que nous les vivons ? Combien que nous balaierons d’un revers de la main pour aller vers un autre, éphémère, qui perdra vite de sa saveur ? Combien que nous regretterons sitôt perdus, jamais effacés... La petite musique du souvenir était là, enfouie au plus profond de sa mémoire, elle resurgissait tout à coup et les sensations lui revenaient, intactes. Inévitablement elle s’en voulait, se remémorait ces périodes de sa vie en se jurant que plus jamais elle ne les enfouirait jusqu’à les oublier. Mais elle savait qu’elle recommencerait, elle était ainsi faite qu’il lui était facile de broder d’autres vies sur l’infatigable métier de son imaginaire, ces vies auxquelles elle avait tourné le dos avec l’inconscience de ceux qui ne vivront jamais assez.

Au fil du temps elle s’était rodée aux attaques sournoises de la nostalgie, elle ne s’en prémunissait plus, bien au contraire elle l’accueillait les deux pieds ancrés dans sa vie et puisait jusque dans la douleur les forces qui lui permettaient de continuer. C’était tout ce qui lui importait, survivre aux sirènes du passé, affronter le passage du temps pour garder cette vision claire de l’avenir qui lui était nécessaire. 

Ecrit à Beaucaire,
le 18 avril 2018

samedi 14 avril 2018

La Proie

Il est là, sous la pluie
Immobile
Seul
Son œil noir la fixe
Sagace
Brillant
Il la guette, sans bouger
Patient
Déterminé
Elle détourne le regard
Apeurée
Tremblante
Elle veut vivre
Résister
Combattre
Elle est sans forces
Chétive
Affaiblie
Elle est perdue
Il le sait.

Ecrit à Beaucaire
le 14 avril 2018

dimanche 4 février 2018

Elle n'aimait pas qu'on la touche

Elle n’aimait pas qu’on la touche. Elle ne supportait pas le plus léger effleurement, le moindre contact la contractait toute et lui donnait envie de siffler comme une vipère ! Elle ne savait plus depuis quand l’habitait ce dégoût des autres peaux, ce rejet de toutes tentatives de rapprochement, la plus infime soit-elle... Oh bien sûr elle avait des besoins, des élans de désir qu’elle assouvissait avec passion, seuls instants où lui paraissait tolérable la peau de l’autre. Mais ils ne duraient pas, ne s’alanguissaient jamais après l’acte, n’engendraient pas de tendresse. Elle vivait murée dans une solitude qu’elle s’était construite et qui lui convenait, non par peur du monde extérieur mais pas souci de commodité. Les contacts provoquaient des liens, tissaient des univers variés qui l’auraient détournée de ses objectifs, réduisaient parfois à cet état de loque qu’elle craignait par-dessus tout. Elle savait trop combien il est douloureux de s’extraire de l’habitude de l’autre, de s’assumer seule, de vivre en adéquation avec soi-même. Le toucher, ce geste si simple et si déroutant, la glaçait. Elle n’avait jamais rien vécu qui justifie son choix, mais elle avait l’absolue certitude qu’en pliant devant l’exigence des rituels en vigueur elle en viendrait à s’oublier elle-même. Elle ne le pouvait pas. Elle se surprenait parfois à vouloir deviner le grain de peau d’une personne qui se dégageait du lot, à imaginer ce qu’elle ressentirait à son contact, et si sa curiosité alimentait suffisamment sa soif sensuelle elle y cédait avec énergie et détermination. Le temps nécessaire pour évacuer toute tension et reprendre sa vie là où elle l’avait laissée. 

Elle n’aimait pas qu’on la touche. Elle-même ne touchait pas l’autre. Si elle ne pouvait l’éviter elle le faisait si brièvement que la personne s’interrogeait sur la réalité du geste. Aussi peu tangible qu’il soit, un contact déclenchait des interrogations, des sensations, des envies. C’était tout cela qu’elle rejetait, en bloc. Elle ne pouvait pas continuer sa route et se tenir à ce qu’elle avait initié si elle s’en laissait détourner. Elle n’avait nul besoin de tendresse, nul besoin de cette hypocrisie que sème la politesse, nulle envie de leur ressembler. Abritée des passions tristes, protégée de la folie des autres, marginalisée par ses choix de vie, elle était libre de toutes entraves autres que celles qu’elle s’imposait. Libre de vivre et d’agir. Libre d’aimer ou de haïr. Libre de mourir. Sa volonté avait bâti un mur qui stoppait les émotions inutiles, elle s’alimentait, se lavait, dormait. Parfois elle s’unissait dans un acte nécessaire auquel elle ne donnait pas suite. Seule la pensée avait des conséquences. Sur sa vie, sur ses actes, sur sa créativité. Sa liberté était totale. Elle dirigeait ses actions, orientait ses travaux, nourrissait son imaginaire. Aucune présence ne lui était nécessaire pour évoluer. Elle avait fait le choix qui lui convenait pour croître et mûrir sans jamais perdre de vue ce qu’elle était ni ce qu’elle voulait, et chaque jour elle s’améliorait. Atteindre le cœur de son être, l’ultime perfection, n’était possible qu’à ce prix. Son corps l’avait compris bien avant elle.

Elle n’aimait pas qu’on la touche. Personne ne comprendrait jamais ce qu’elle était. Un jour, personne d’autre qu’elle-même ne la toucherait.

Ecrit à Beaucaire
Le 04 février 2018

samedi 7 octobre 2017

Ode Au Martyr

Tu peux toujours rêver 
Pour que j'te laisse en place 
Ma vie à moi est claire 
Et la tienne sent l'roussi 
Tu peux toujours pleurer 
On s'ra pas potes à vie 
Tu voulais pas y croire 
Mais j’t’avais mis en garde 
Alors cette fois tant pis 
On s'en va aux galères 
Toi sur l'banc à ramer 
Et moi à faire la fière 
Pour un challenge d'enfer 
Un putain de face à face 
Tu sais faut pas t’en faire
J'veillerai sur ta survie 
Faudrait pas que tu t’noies 
Là comme çà par mégarde 
Faut que tu vives ta vie 
J'te veux pas en martyr 
Tout maigre sur la croix 
Toi larmoyant tout pâle 
Moi te donnant à boire 
J'veux pas te voir souffrir 
Juste que tu te dévoiles 
Que t'oublies les sunlights 
Que tu joues ta sonate 
Et moi pendant c’temps là
J’jouerai tranquille
La dernière sonnerie... 


Ecrit à Beaucaire
le 06 octobre 2017  

lundi 2 octobre 2017

ÂME SŒUR

Nous la rencontrons tous un jour ou l’autre. Elle apparaît à un moment donné de notre vie qui ne doit rien au hasard, et elle demeure. Comme l’amour, elle a le visage que nous lui donnons, se conjugue au choix au masculin ou au féminin, et trouve son ancrage dans notre histoire. Elle est non pas notre alter ego, mais notre moitié, l’indispensable reflet contradictoire que nous renvoie notre miroir, celui qui nous connaît et nous complète.

Si ce n’est déjà fait vous la croiserez un jour prochain, et vous la reconnaîtrez. Un lien très fort, indestructible, vous lie immédiatement. Dès le premier instant vous reconnaissez une âme qui comprend et entend la vôtre, vous devenez gémellaires malgré vos différences. Ou plutôt grâce à ces différences. Cette autre sait comment fonctionne votre mode de pensée, vous n’avez pas besoin de lui expliquer vos processus de raisonnement, pas plus que les motifs de vos comportements. Elle sait vos chagrins, vos peurs, vos doutes et vos victoires sur vous-même. Elle sait vos joies, vos gourmandises terrestres et spirituelles, vos élans et vos emportements. Elle sait vos colères, vos emballements, les secrets les plus intimes de votre être. Et vous savez les siens.

Vous n’avez pas besoin de vous voir quotidiennement ni même de vivre proches pour préserver votre lien. Vos pensées vous lient irrévocablement et vous sentez quand l’autre a besoin de vous. Ce n’est pas une relation idyllique, il peut y avoir des contraintes, des manifestations d’ego déplacées, des prises de bec aussi... Mais aucune fâcherie, aucune contrariété ne s’éternise. Vous êtes deux pièces de monnaie dissemblables accolées pour n’en faire qu’une seule et qui suivent chacune leur propre chemin, accompagnées et soutenues par l’autre. La main qui se tendra vers vous sera la sienne, le sourire, le rire, la complicité et l’indéfectible tendresse seront les siennes. Il n’y aura pas de jugement, mais plutôt un regard critique et juste qui ne vous blessera pas. Parce que cette autre voit au plus profond de vous ce que les autres ne verront jamais, elle vous connaît comme vous la connaissez.

Elle est ce cadeau précieux, unique, d’une vie liée à la vôtre. Plus forte que l’amour, que l’amitié, que la filiation. Un cadeau qui résiste aux épreuves, un miroir sans tain qui osera tout vous dire, tout vous montrer de vous-même, tout apaiser et tout guérir. Elle est votre âme sœur. Et vous êtes la sienne.

Ecrit à Beaucaire,
Le 02 octobre 2017

lundi 18 septembre 2017

L'OISEAU

Elle avait sincèrement cru que se cloîtrer entre ces murs allait la mettre à l’abri des vicissitudes du monde extérieur. Avec une grande naïveté, patiemment, elle les avait érigés pierre par pierre, ne laissant filtrer la lumière du jour que par d’étroites ouvertures. Elle les avait voulues trop hautes pour se créer des envies d’ailleurs, et trop petites pour être tentée de s’y glisser. Se déniant tout droit de rêver devant la terre aride qui l’entourait aussi loin que puisse porter son regard, coupant court avec brutalité à toute échappatoire, créant ainsi le lieu parfait, vide et austère qu’exigeait son renoncement.

Elle n’avait pas prévu l’oiseau. Il arrivait à l’aube, un peu avant avant le lever du soleil, et la regardait en pépiant de temps à autre, très peu, comme s’il craignait de la lasser. Il s’envolait aux heures chaudes pour revenir au crépuscule, et il restait là, presque immobile, jusqu’à la tombée de la nuit. Elle se surprenait à l’attendre, déçue au-delà du vraisemblable lorsqu’il tardait à apparaître, soulagée autant qu’effrayée par l’exigence de sa présence. Du maigre repas qu’elle consentait à consommer chaque jour elle lui gardait quelques miettes et un peu d’eau, il voletait jusqu’aux bols posés devant elle, picorait dans l’un et buvait dans l’autre avant de repartir dans ce froissement d’ailes si particulier qui lui donnait absurdement envie de pleurer. Il était devenu son seul lien avec le monde extérieur, fragile et constant, et elle craignait chaque jour un peu plus qu’il ne se rompe pour disparaître, la renvoyant à sa solitude.

Les jours, les nuits, passaient dans un silence que seul interrompait l’oiseau. De la folie de ses exigences elle avait désormais une conscience aiguë, terrifiante, et ne savait quel enseignement en tirer. N’était-elle pas persuadée que seuls la solitude et l’enfermement sauraient l’amener au degré d’ascèse qu’elle se donnait pour but ? Et l’accomplissement ultime n’était-il pas de savoir quand renoncer ? Ainsi au fil des jours et des nuits, perdant le sommeil et se torturant à comprendre, elle évoluait vers une exigence qu’elle n’avait pas prise en compte au départ. Celle d’un besoin irrépressible d’imperfection qui la mènerait à l’éblouissement. Prise au piège entre ses propres murs, dans l’incapacité d’en sortir sans briser son vœu de silence et reconnaître son orgueil, pas encore prête au renoncement qui lui ouvrirait la porte de sa prison de pierres, elle souffrait pour la première fois de sa vie. Et pour la première fois aussi versait des larmes sur la douleur qu’elle s’imposait. 

Au fil du temps elle avait oublié que d’autres vivaient tout près d’elle, qu’il lui suffisait d’un cri pour les alerter et rejoindre le monde dans lequel elle avait refusé de vivre. Elle ne faisait pas le lien entre le monde extérieur et sa prison de pierres par celui qui lui apportait ses repas journaliers. Sa mémoire s’était vidée de tout ce qui n’était pas essentiel, de tout ce qui ne lui rappelait pas pourquoi elle avait fait ce choix terrible. Elle ne savait plus qu’elle pouvait vivre encore, vivre mieux, et apprendre des autres plus qu’elle n’avait appris d’elle-même. 

L’oiseau, lui, savait. 

Ecrit à Beaucaire,
Le 18 septembre 2017