lundi 18 septembre 2017

L'OISEAU

Elle avait sincèrement cru que se cloîtrer entre ces murs allait la mettre à l’abri des vicissitudes du monde extérieur. Avec une grande naïveté, patiemment, elle les avait érigés pierre par pierre, ne laissant filtrer la lumière du jour que par d’étroites ouvertures. Elle les avait voulues trop hautes pour se créer des envies d’ailleurs, et trop petites pour être tentée de s’y glisser. Se déniant tout droit de rêver devant la terre aride qui l’entourait aussi loin que puisse porter son regard, coupant court avec brutalité à toute échappatoire, créant ainsi le lieu parfait, vide et austère qu’exigeait son renoncement.

Elle n’avait pas prévu l’oiseau. Il arrivait à l’aube, un peu avant avant le lever du soleil, et la regardait en pépiant de temps à autre, très peu, comme s’il craignait de la lasser. Il s’envolait aux heures chaudes pour revenir au crépuscule, et il restait là, presque immobile, jusqu’à la tombée de la nuit. Elle se surprenait à l’attendre, déçue au-delà du vraisemblable lorsqu’il tardait à apparaître, soulagée autant qu’effrayée par l’exigence de sa présence. Du maigre repas qu’elle consentait à consommer chaque jour elle lui gardait quelques miettes et un peu d’eau, il voletait jusqu’aux bols posés devant elle, picorait dans l’un et buvait dans l’autre avant de repartir dans ce froissement d’ailes si particulier qui lui donnait absurdement envie de pleurer. Il était devenu son seul lien avec le monde extérieur, fragile et constant, et elle craignait chaque jour un peu plus qu’il ne se rompe pour disparaître, la renvoyant à sa solitude.

Les jours, les nuits, passaient dans un silence que seul interrompait l’oiseau. De la folie de ses exigences elle avait désormais une conscience aiguë, terrifiante, et ne savait quel enseignement en tirer. N’était-elle pas persuadée que seuls la solitude et l’enfermement saurait l’amener au degré d’ascèse qu’elle se donnait pour but ? Et l’accomplissement ultime n’était-il pas de savoir quand renoncer ? Ainsi au fil des jours et des nuits, perdant le sommeil et se torturant à comprendre, elle évoluait vers une exigence qu’elle n’avait pas prise en compte au départ. Celle d’un besoin irrépressible d’imperfection qui la mènerait à l’éblouissement. Prise au piège entre ses propres murs, dans l’incapacité d’en sortir sans briser son vœu de silence et reconnaître son orgueil, pas encore prête au renoncement qui lui ouvrirait la porte de sa prison de pierres, elle souffrait pour la première fois de sa vie. Et pour la première fois aussi versait des larmes sur la douleur qu’elle s’imposait. 

Au fil du temps elle avait oublié que d’autres vivaient tout près d’elle, qu’il lui suffisait d’un cri pour les alerter et rejoindre le monde dans lequel elle avait refusé de vivre. Elle ne faisait pas le lien entre le monde extérieur et sa prison de pierres par celui qui lui apportait ses repas journaliers. Sa mémoire s’était vidée de tout ce qui n’était pas essentiel, de tout ce qui ne lui rappelait pas pourquoi elle avait fait ce choix terrible. Elle ne savait plus qu’elle pouvait vivre encore, vivre mieux, et apprendre des autres plus qu’elle n’avait appris d’elle-même. 

L’oiseau, lui, savait. 

Ecrit à Beaucaire,
Le 18 septembre 2017

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